La construction durable gagne en force lorsqu’elle sort des cercles spécialisés, pour devenir un espace commun de décision. Pour l’Association des Spécialistes de la Durabilité, Alberto Verde présente le Centre de Compétences pour la Durabilité dans la Construction, (CCDC, www.ccdc.ch) dont il est président, comme le résultat d’une impulsion publique et privée, née dans le canton de Vaud, sous l’égide initiale de Construction Vaud, regroupant les principales associations faîtières du secteur, et l’Etat de Vaud via le SPEI (Service Promotion de l’Economie et de l’Innovation). L’objectif de départ de l’Etat de Vaud était de créer un centre de compétences dans un domaine identifié comme fortement émetteur. Mais l’ambition s’est vite élargie. Plutôt que de parler uniquement aux membres des faîtières, le projet a cherché à réunir toutes les parties prenantes impliquées dans des projets de construction, des maîtres d’ouvrage, en passant par les mandataires, les collectivités publiques, les banques, les assurances, ou encore le monde académique. Entre août 2024, date du dépôt de la demande officielle auprès du canton de Vaud, et le lancement officiel du centre de compétences en juin 2025, une soixantaine de rencontres ont permis de tester les attentes du terrain afin de construire une vision plus large.
La durabilité dans la construction ne pourra progresser que si les acteurs de la filière dépassent une logique de silo et apprennent à construire des réponses communes. La force du CCDC réside dans sa capacité de catalyseur. Sa valeur tient à sa capacité à casser les silos, à organiser les rencontres, à faire émerger les solutions aux freins rencontrés grâce à l’intelligence collective, et à transformer des préoccupations dispersées en pistes de travail partagées. Les forums organisés à Tolochenaz (lieu de résidence du CCDC), jouent également le rôle de centre de sensibilisation : sur l’énergie solaire, le réemploi, puis la rénovation bas carbone, ils ont réuni près de 250 personnes à chaque évenement, dont une part significative de maîtres d’ouvrage publics et institutionnels. Alberto Verde relève que cette capacité à réunir des profils différents est centrale, car les solutions ne peuvent pas être décrétées par un seul métier, mais doivent être comprises, discutées et rendues actionnables par toute la chaîne de valeur, des prescripteurs aux entreprises de terrain.
Les solutions les plus porteuses ne sont pas seulement des innovations techniques, mais des façons nouvelles de penser la matière, les coûts et le cycle de vie. L’entretien met en avant plusieurs leviers désormais structurants : le réemploi, la circularité, les matériaux biosourcés, « géosourcés » ou bas carbone, le béton recyclé et la rénovation bas carbone. Ces thèmes sont parfois devenus des mots à la mode, mais ils obligent surtout la filière à repenser ses habitudes. Le réemploi, par exemple, n’est pas présenté comme une rupture absolue, mais comme une pratique ancienne que la révolution industrielle et l’abondance énergétique ont marginalisée. L’enjeu est désormais de comprendre ce qu’il faut anticiper, quels risques couvrir, quels modèles économiques inventer et comment rassurer les maîtres d’ouvrage. Derrière ces sujets techniques, deux mots reviennent comme une boussole : bon sens et sobriété. Il ne s’agit pas de révolutionner les pratiques en opposant les matériaux, par exemple en renonçant systématiquement au béton ou en privilégiant uniquement le bois, mais de mieux choisir chaque matériau et de l’utiliser là où il est le plus pertinent, en fonction des besoins réels de construction.
Les attentes diffèrent selon les acteurs, mais elles convergent toutes vers un besoin de clarté et de mise en pratique. Les maîtres d’ouvrage cherchent à savoir jusqu’où aller, comment définir des objectifs de durabilité crédibles et comment arbitrer entre impact, coûts et rentabilité. Les labels peuvent aider, mais ils ne suffisent pas toujours à couvrir une vision complète du cycle de vie du bâtiment. Les mandataires, eux, doivent traduire ces objectifs en solutions concrètes, convaincre, rassurer et s’appuyer sur des retours d’expérience fiables. Les entreprises dans le domaine de la construction attendent surtout des solutions applicables et économiquement viables, ainsi qu’une meilleure visibilité sur les compétences dans lesquelles former leurs équipes. C’est précisément là qu’intervient le CCDC. A la croisée de ces chemins, son rôle s’articule autour de 5 axes : observer, sensibiliser, former, collaborer et animer. C’est dans cette logique que le CCDC travaille actuellement avec l’EPFL et la HEIG-VD à la création d’un observatoire des pratiques durables, destiné à analyser les usages du secteur, cartographier les stratégies et aider les entreprises à anticiper les mutations à venir.
Pour les PME romandes et l’ASD, l’enjeu est de transformer une dynamique de transition en apprentissage collectif durable. Le moment actuel appelle une lecture pragmatique, au plus près des réalités du terrain. Alors que la durabilité connaît des reculs dans certains contextes internationaux, le canton de Vaud avance, notamment avec l’inscription de l’économie circulaire dans sa Constitution. Cette tension rappelle que la transition se joue également à l’échelle locale, dans les choix concrets des entreprises, des collectivités et des réseaux professionnels. Selon Alberto Verde, trois pistes d’actions ressortent pour les PME romandes qui souhaitent s’engager sur ce chemin : structurer progressivement une compétence interne, intégrer la durabilité comme un réflexe systématique dans les projets et rejoindre des dynamiques collectives permettant d’échanger, de comparer et de mesurer les progrès. Pour l’ASD, cette approche ouvre un espace naturel de collaboration : vulgariser, décloisonner, faire circuler les pratiques utiles et relier la construction durable aux autres secteurs de l’économie romande.
Biographie : Alberto Verde est président du CCDC (Centre de Compétences pour la Durabilité dans la Construction) et architecte associé chez Dolci architectes SA. Formé en Italie à l’UNIFE de Ferrare et en Argentine à l’UCC de Córdoba, avec une orientation en durabilité, il obtient en 2018 un doctorat en architecture et planification urbaine consacré à la reconversion durable des friches industrielles pétrolières. Chargé de cours, il a enseigné pendant plusieurs années à l’EPFL et à l’Université de Ferrare. Engagé pour une construction circulaire et responsable, il est membre du comité de l’UPIAV et ancien président de ConstructionVaud. Il siège également au comité scientifique de la revue OFFICINA*.