Dans cet entretien réalisé pour l’ASD, trois collaborateurs d’atba SA racontent une pratique où l’architecture ne peut plus être séparée de la physique du bâtiment, des installations techniques et de l’économie de la construction. Sean Dominin, ingénieur en énergie, intervient sur les questions énergétiques et les techniques du bâtiment, Sébastien Nata, physicien du bâtiment, apporte une approche bioclimatique et une rationalité énergétique, tandis que Rafa Sala, architecte, conçoit des projets d’architecture avec une spécialisation dans les matériaux régénératifs. Créé en 1999 autour de l’architecture, le bureau a progressivement ajouté un pôle physique du bâtiment, puis un pôle chauffage, ventilation, sanitaire et électricité, afin de garder une vision complète des projets. Ce qui frappe dans leur récit, c’est cette idée simple qu’un bâtiment durable ne se décrète pas à la fin, il se construit dès les premières décisions.
La construction durable devient une addition de choix très concrète, et non une seule réponse technique. Quand on demande à atba SA quels enjeux ne pas manquer en 2026, la réponse s’élargit vite : matériaux, installations optimisées, approche bioclimatique, prise en compte des usagers, mobilité douce, carbone, biodiversité, gestion de l’eau et qualité des espaces extérieurs. À Genève, les exigences énergétiques ont déjà transformé la construction neuve, mais le carbone de construction reste encore un champ en cours de structuration. Déjà largement répandue dans ses pratiques depuis 25 ans, l’entreprise s’inspire de la norme qui traite de l’énergie grise et du carbone investi dans le bâtiment, même si son application légale n’est pas encore généralisée. Deux alertes ressortent d’ailleurs avec force. La première concerne la surchauffe estivale, nous avons longtemps construit pour chauffer, beaucoup moins pour rafraîchir. La seconde concerne l’existant. Avant d’imaginer une intervention neuve, le réflexe doit être d’analyser ce qui est déjà là, de maintenir, transformer ou revaloriser les constructions et les matières présentes sur site.
Les matériaux régénératifs ouvrent une voie exigeante, mais seulement si l’on distingue précisément les usages. Dans l’entretien, atba SA regroupe sous ce terme les matériaux biosourcés, géosourcés et issus du réemploi. Les premiers viennent principalement de fibres végétales, comme la paille, la cellulose, le chanvre ou le lin, et parfois d’origine animale, comme la laine de mouton. Les seconds renvoient surtout à la terre et à la pierre. Finalement, les troisièmes imposent de travailler avec ce qui existe déjà, au lieu de relancer une production. L’équipe insiste sur une hiérarchie souvent oubliée : recycler est utile, mais cela dégrade souvent l’usage et demande de l’énergie, à la différence de réutiliser qui préserve la matière pour une autre fonction. Enfin, réemployer remet le même élément pour le même usage. Une fenêtre qui redevient fenêtre n’implique que le démontage, le transport et la repose et ne génère pas de pollution liée à la fabrication. Le béton illustre bien cette nuance. Le recyclage des gravats peut soulager les décharges, mais la fabrication du ciment reste le problème carbone majeur.
Le frein principal reste moins l’envie que la décision sous contrainte, entre coût, garantie et responsabilité. Le bureau reconnaît que construire bas carbone peut coûter plus cher aujourd’hui, parce que ces pratiques restent moins industrialisées et reposent davantage sur des savoir-faire spécifiques. Mais le bureau nuance, car dans son expérience, le surcoût n’est pas forcément disproportionné et le confort obtenu peut justifier l’effort. Le réemploi, lui, n’est pas mécaniquement moins cher, même si l’objet récupéré ne coûte rien. Un radiateur, un lavabo ou un élément technique doivent être trouvés, vérifiés, reconditionnés, et ce sans garanties. C’est souvent là que les réticences apparaissent, chez les ingénieurs, les entreprises ou les maîtres d’ouvrage. La méthode proposée est donc celle de l’aide à la décision par la production d’études, la comparaison de plusieurs variantes en matière de coûts, de carbone, de confort et de qualité de l’air, puis d’arbitrer. Dans les appels d’offres, le moment de vérité arrive quand les prix reviennent et que le projet doit choisir ce qu’il garde vraiment.
Pour les PME romandes et les membres de l’ASD, la recommandation est claire : il faut d’abord analyser avant de construire. atba SA conseille de ne pas se précipiter, même sous l’effet de l’urgence climatique. Pour une entreprise qui occupe déjà des locaux, la première étape consiste à diagnostiquer les problèmes réels, tels que la surchauffe, l’inconfort, la qualité de l’air, les pannes, les usages, la mobilité, le fonctionnement du chauffage, ou encore les plaintes des utilisateurs et contraintes sociales. Certaines actions peuvent être rapides, comme préparer un plan canicule, organiser la ventilation naturelle des locaux, adapter les règles vestimentaires en été, réfléchir aux déplacements, régler les installations ou équilibrer le chauffage. D’autres exigent une feuille de route, des études et une définition claire des besoins, ce que les interlocuteurs rattachent à la phase initiale du projet selon la logique SIA. Leur dernier avertissement vaut aussi comme encouragement : le secteur bouge vite et l’un des plus grands obstacles reste parfois nos propres idées reçues.
Biographie :
Rafa Sala est architecte de formation à l’Ecole Polytechnique de Catalogne (ETSAV). Durant plusieurs expériences professionnelles au Liban et au Sénégal, il a pu expérimenter des matériaux et pratiques alternatives qui ont alimenté ses réflexions architecturales. Il s’est ensuite implanté en Suisse et a suivi une spécialisation à l’EPFZ sur les matériaux régénératifs puis une formation sur la construction paille. Arrivé au bureau atba sa en 2022, il coordonne le pole architecture et développe des projets de construction et rénovation durable
Sean Dominin est ingénieur EPFL spécialisé en mécanique. Après plusieurs expérience dans le domaine de l’industrie, il se spécialise en 2020 dans la technique du bâtiment, particulièrement pour les système de chauffage et ventilation en intégrant le bureau atba sa. Il coordonne maintenant le pôle chauffage-ventilation du bureau, avec un regard attentif sur les solutions alternatives comme la ventilation naturelle, le valorisation des eaux et les systèmes de refroidissement économes.
Sébastien Natta est double diplomé en architecture et ingénierie à l’Ecole Centrale de Nantes et l’Ecole d’Architecture de Nantes (ENSAN). Il intègre le bureau atba sa en 2014, d’abord comme stagiaire architecte puis en contribuant à développer le pôle de physique du bâtiment. Il occupe aujourd’hui un rôle transversal en développant des projets architecturaux mais également en assumant des missions de physique du bâtiment et de durabilité avec un regard attentif sur les matériaux mis en œuvre.