Umberto Lusso, architecte de formation et collaborateur de Matériuum depuis près de cinq ans, nous ouvre les portes d’une association pionnière du réemploi en Suisse romande.

Fondée il y a un peu plus de onze ans, Matériuum s’est imposée comme l’un des acteurs clés du réemploi de matériaux de construction en Suisse romande. Derrière ce projet, se trouve l’idée d’éviter que des matériaux encore utilisables ne terminent prématurément leur chemin.

Créée d’un besoin. À l’origine, l’association a été créée pour répondre à un problème rencontré dans les milieux de la scénographie, de la muséographie et des décors de scène. De nombreux éléments étaient fabriqués pour une exposition ou un spectacle, avant d’être jetés quelques mois plus tard. La création d’une ressourcerie est née de cette volonté de mutualiser et prolonger la durée de vie de ces matériaux. Depuis, Matériuum a largement élargi son champ d’action. L’association travaille aujourd’hui principalement dans le secteur de la construction, où elle agit comme intermédiaire entre les matériaux issus d’une déconstruction et les besoins de nouveaux projets. Un tournant amorcé notamment avec le chantier de la caserne des Vernets à Genève, l’un des premiers grands projets locaux à intégrer une démarche de réemploi à grande échelle.

Cartographier les « gisements ». L’activité principale de Matériuum repose sur le conseil en réemploi auprès des maîtres d’ouvrage, architectes et entreprises. Le travail débute par une évaluation des « gisements » (comprenez des matériaux réemployables présents dans un bâtiment destiné à être démoli ou rénové), présents dans un bâtiment. Fenêtres, portes, luminaires, structures métalliques ou éléments sanitaires : tout ce qui peut potentiellement être réutilisé est identifié, documenté puis proposé à de futurs acquéreurs. L’équipe accompagne ensuite la dépose, du démontage jusqu’au transport des matériaux vers leur nouveau lieu d’utilisation.

Le facteur temps est central dans ce processus. Idéalement, il faut commencer à identifier les matériaux au moins six mois avant la démolition. Si cette temporalité peut sembler longue dans un secteur habitué aux délais serrés, les pratiques évoluent progressivement. Là où l’on appelait auparavant Matériuum un mois avant le début des travaux, comme une « poubelle bonne conscience », sourit Umberto Lusso, les mandataires les sollicitent aujourd’hui bien plus tôt, avec de vraies ambitions.

Une logistique rodée, des garanties à négocier. Le modèle économique est lui aussi bien rodé. En effet, les acheteurs ne paient qu’au moment où ils reçoivent la matière, pour absorber les aléas inhérents au réemploi. Et les équipes de Matériuum prévoient systématique, lorsque le gisement le permet, une quantité légèrement supérieure aux besoins, afin de disposer d’une marge en cas de casse ou de défaut. Si la question des garanties peut questionner le réemploi au lieu du neuf, là aussi Matériuum est préparé. La pose est faite par des professionnels, garantissant le bon fonctionnement de l’objet. Si l’acheteur doit parfois renoncer à la garantie de fourniture, Matériuum trouve des solutions alternatives pour contourner le risque de défauts, comme le reconditionnement. 

Des filières émergentes : le reconditionnement. Face au manque parfois de solutions de reconditionnement, Matériuum a pris le parti de développer ses propres filières de reconditionnement. Cela a notamment été le cas lors de la rénovation d’un hôtel genevois, où 130 cuvettes WC céramiques ont été récupérées, nettoyées, désinfectées et conditionnées avec leurs pièces de rechange, livrées dans des boîtes, prêtes à l’emploi, dans les mêmes conditions que du neuf.

Même démarche pour les luminaires. Les appareils encore esthétiquement intéressants mais techniquement désuets sont reconditionnés avec un éclairage LED. Lorsqu’ils sont destinés à des espaces soumis à des normes techniques, ils sont envoyés en laboratoire pour obtenir une fiche technique validée.

Le réemploi comme outil de sobriété. Le réemploi ne se présente pas comme une fin en soi mais comme un outil parmi d’autres. L’objectif reste de tendre vers davantage de sobriété dans la construction, en utilisant intelligemment les ressources déjà disponibles. Cette logique implique parfois d’y renoncer lorsqu’il n’est pas pertinent. Umberto cite l’exemple des vitrages. Réutiliser d’anciennes fenêtres à double vitrage peut sembler intuitivement préférable, mais il faut également considérer les performances thermiques du matériau. Dans ce cas, si le bâtiment est raccordé à un chauffage fossile, l’installation de triple vitrage neuf s’est avérée plus pertinente sur le plan carbone par leur meilleur pouvoir isolant. « Des fois, il faut juste faire deux ou trois calculs avant […] et faire avec un peu de jugeotte », résume-t-il.

Des obstacles réels, mais un cadre légal qui évolue. Malgré un intérêt croissant, de nombreuses barrières subsistent. Les normes peuvent agir comme un frein. C’est le cas notamment pour les éléments structurels, où elles sont conçues pour des matériaux neufs et difficiles à reproduire sur des éléments récupérés. La question des polluants peut parfois compliquer également la donne, notamment car le cadre des diagnostics obligatoires varie d’un canton à l’autre. À cela s’ajoute l’inertie culturelle du secteur et le « business as usual » malgré des coûts finaux pouvant s’avérer plus bas avec du réemploi. Finalement, le fait que les matériaux de réemploi sont parfois disponibles en quantités ou dimensions qui ne correspondent pas parfaitement aux besoins.

Du côté des acteurs publics, le levier est réel mais exige de la cohérence. Un maître d’ouvrage public peut afficher de belles ambitions, mais si les mandataires qu’il choisit ne sont pas convaincus, c’est tout le processus qui ralentit. Le devoir d’exemplarité implique donc aussi de s’entourer des bons partenaires. Sur le plan réglementaire, la dynamique est encourageante. A Genève, la LCI prévoit qu’à partir de 2034, toutes les demandes d’autorisation devront respecter un seuil carbone défini, poussant progressivement l’ensemble des acteurs à anticiper. Une réglementation similaire est aussi en cours dans le canton de Vaud. En France, une réglementation oblige déjà les maîtres d’ouvrage à réaliser un diagnostic matière avant tout chantier d’une certaine ampleur. Qu’il s’agisse d’une conviction écologique, d’une anticipation des futures normes ou d’un argument marketing, toutes les raisons sont bonnes à prendre pour faire avancer la filière.

De la ressourcerie de quartier à la filière professionnelle. Au fil de la conversation, on comprend que le réemploi tel que le pratique Matériuum s’est progressivement éloigné de la récupération ponctuelle ou l’unique bonne volonté associative, pour construire une véritable organisation de filière, professionnalisée. Les ressourceries de Genève et Lausanne, elles, restent ouvertes à tous, un rappel tout de même que le réemploi n’a pas vocation à rester uniquement l’affaire des grands chantiers.

Biographie :

Umberto Lusso est architecte EPFL, avec une spécialisation en durabilité. Il a commencé sa carrière comme conducteur de travaux pendant 2 ans mais a choisi de se réorienter pour participer au changement de la culture du bâti vers plus de durabilité 
 Il travaille depuis bientôt 5 ans chez Matériuum, où il a suivi de nombreux projets de réemploi en Suisse romande. Il a depuis peu fini un CAS en écobilans pour compléter sa formation et se donner les outils pour chiffrer les gains liés au réemploi.