Les 4 points clés de cet article :

Produire de l’énergie sans pénaliser les cultures.

• Exploiter intelligemment le spectre lumineux.

• Créer de la valeur au‑delà de l’énergie.  

Réussir grâce à des projets cohérents et les bons partenariats. 

Entretien avec Jonas Roch, directeur technologique et cofondateur de Voltiris

Dans les serres maraîchères, la transition énergétique photovoltaïque se heurte à la contrainte de produire de l’électricité sans priver les plantes de la lumière dont elles ont besoin. C’est sur cette ligne de crête que Voltiris s’est positionnée. Depuis Lausanne, la start-up développe une technologie solaire pensée pour les serres, les dotant d’une allure futuriste. Pour l’ASD, Jonas Roch, directeur technologique et cofondateur, revient sur l’origine de Voltiris, le fonctionnement de la technologie développée et les conditions de son déploiement.

Comment est née Voltiris et pourquoi la serre est‑elle devenue un terrain d’innovation?

Docteur en spectroscopie optique, Jonas Roch s’est intéressé aux potentiels énergétiques des caractéristiques du spectre lumineux pour relever le défi de l’agrivoltaïsme au sein des serres maraîchères, d ans le but de partager le terrain entre génération d’énergie et production agricole.

En effet, 90% de leur surface est utilisée pour faire pousser des plantes qui ont besoin d’une grande quantité de lumière, telles que les tomates, les poivrons, ou les concombres. Pour ces plantes une perte de luminosité équivaut à une perte proportionnelle de rendement et donc de revenu. Cela rend le panneau solaire classique sur une serre difficilement justifiable puisiqu’il obstrue le passage de la lumière.

Ainsi, Voltiris s’est attelée à proposer une alternative pour produire de l’énergie solaire sans créer l’ombre qui pénalise les cultures. Cofondée il y a 5 ans par Nicolas Weber et Dominik Blaser, l’entreprise compte aujourd’hui une trentaine de collaborateurs entre la Suisse et les Pays-Bas.

La mission de Voltiris consiste donc à accompagner les producteurs dans l’électrification locale et propre de leurs serres, afin de contribuer à l’effort de décarbonation, d’accroître leur indépendance énergétique et d’optimiser les dépenses associées.

Comment fonctionne la technologie Voltiris et en quoi est‑elle unique ?

Les panneaux solaires suspendus à l’intérieur de la serre ont la particularité de trier la lumière. En effet, un filtre spectral permet de laisser aux plantes un accès aux bandes rouges et bleues, nécessaires à leur croissance, tandis que la lumière verte et le rayonnement infrarouge proche, qui n’ont pas d’utilité pour leur développement, sont récupérés et concentrés sur une petite cellule solaire qui produit de l’électricité.

Les modules ont la particularité de s’adapter à l’orientation du soleil et de s’ajuster en fonction de la saison. L’intérêt de ce système est d’avoir le bon équilibre entre l’efficience de la production énergétique et les besoins des plantes en toute saison.

En hiver, les panneaux s’orientent plutôt à la verticale de façon à ne pas impacter le climat de la serre, en laissant entrer la lumière diffuse et la chaleur utile. Et en été, ils se mettent plus à plat pour filtrer davantage le rayonnement, réduisant ainsi la température sous les modules. Ces spécificités impliquent de réels bénéfices de gestion des paramètres de la serre au profit de la croissance des plantes.

Quels bénéfices concrets les producteurs peuvent‑ils attendre de cette solution?

Naturellement, les bénéfices se portent d’abord sur la production énergétique. Sur un hectare, Voltiris peut installer en moyenne 2500 panneaux représentant une puissance d’environ 360 kilowatts-crête*. Bien que les modules soient environ 30% à 35% moins efficaces qu’un panneau classique à surface égale, cette différence correspond à la lumière volontairement laissée aux plantes. L’infrarouge capté par les modules est la partie du spectre convertie en électricité de la manière la plus efficace, soit 50% de la performance d’un panneau normal. En ajoutant la lumière verte, cela correspond toutefois à 60% voire 70% de l’efficacité d’un panneau classique.

Ces modules génèrent également des gains agronomiques et commerciaux significatifs. Dans un contexte de canicules, plus fréquentes en Europe du Nord, la technologie Voltiris contribue à réguler le climat des serres en abaissant la température jusqu’à 7 °C. Cette amélioration permet de maintenir des conditions optimales, de préserver l’apport lumineux et d’augmenter les rendements d’environ 5 %. Pour certaines cultures sensibles comme la fraise, la baisse de température favorise des fruits plus gros et un murissement moins rapide, avec un gain économique estimé entre 5 % et 10 %.
Quelles sont les conditions de réussite d’un projet agrivoltaïque et les principaux freins à lever ?

Le marché des serres, largement standardisé dans ses structures comme dans ses cultures, facilite l’intégration des modules Voltiris, avec seulement quelques adaptations ponctuelles. Les principales limites concernent surtout les serres de plus de 30 ans, souvent moins standardisées, trop basses ou pas assez robustes pour accueillir un système conçu pour durer 25 ans.

Cependant chez Voltiris l’enjeu n’est pas d’installer le plus de panneaux possible, mais de concevoir des projets énergétiques clé en main cohérents sur les plans économique et énergétique.

Comment Voltiris entend‑elle changer d’échelle ?

Un partenariat mené avec l’entreprise 3M donne un bon aperçu de cette stratégie. En effet, 3M, fournisseur de filtres spectraux sur mesure est devenue actionnaire de la start-up en 2025.

Et la jeune entreprise ne s’arrête pas là, elle développe également des alliances locales : développeurs de projets, énergéticiens, installateurs, bureaux d’ingénieurs, banques, fondations ou associations de producteurs.

Son ancrage suisse reste fort, notamment avec leur base de R&D étoffée par des collaborations parmi lesquels Agroscope, le CSEM (Centre Suisse d’Electronique et Microtechnique) à Neuchâtel ou encore l’HEPIA (Haute Ecole de Paysage, d’Ingénierie et d’Architecture) à Genève.

Le potentiel qu’offre la pose de panneaux pour la gestion de l’énergie dans les serres n’est pas encore épuisé et devient alors un espace concret de décarbonation, de résilience agricole et d’innovation locale.

* kilowatts-crête : unité mesurant la puissance maximale théorique qu’un panneau solaire peut produire dans des conditions optimales.

 

Jonas Roch est cofondateur et directeur technique de Voltiris (depuis 2021), où il dirige le développement technologique de panneaux photovoltaïques à sélection spectrale pour les serres. Auparavant, il a travaillé dans la R&D chez ABB, où il a développé des capteurs de courant à fibre optique. Il est titulaire d’un doctorat en physique (Université de Bâle), au cours duquel il a étudié les propriétés optiques de divers matériaux semi-conducteurs, et d’un master en physique appliquée (EPFL).