Les 4 points clés de cet article :
• La transition écologique est une urgence systémique.
• Le principal frein est culturel, pas technologique.
• Les entreprises évoluent dans une zone de transition fragile.
• Aller au‑delà du seul indicateur CO₂.
Entretien avec Jean-Pierre Goux, président et fondateur de Biosphere Economics
Pour l’Association des Spécialistes de la Durabilité, Jean-Pierre Goux, président et fondateur de Biosphere Economics, dresse un constat sans appel : la transition écologique n’est plus un sujet d’intention, ni une option stratégique à moyen terme. C’est une urgence immédiate qui impose un choix binaire. Selon lui, l’humanité vit une situation inédite depuis deux siècles. Nous, êtres humains, avons édifié un système économique mondial en ignorant systématiquement son impact sur le vivant. Le résultat est tangible et alarmant : les activités humaines ont déjà franchi sept des neuf limites planétaires, ces seuils critiques indispensables à la stabilité de la biosphère. Face à ce dépassement, il ne s’agit plus de réformer à la marge, mais de revoir quasi intégralement le modèle sur lequel notre développement récent s’est appuyé.
Changer de récit pour changer de trajectoire
Pour opérer ce virage, la technique ne suffira pas. «Le verrou principal n’est pas technologique, il est culturel», affirme Jean-Pierre Goux. Il explique que nos sociétés sont structurées autour de «rêves compensatoires» socialement valorisés : la voiture de luxe, le corps parfait, la réussite matérielle. Ces promesses, savamment entretenues par le marketing, visent à combler des frustrations existentielles. Pour changer de système, l’erreur stratégique serait de demander aux individus de renoncer à ces rêves sans leur proposer une alternative plus désirable. «On ne déconstruit pas le rêve compensatoire, on en crée un autre», souligne-t-il. La transition ne se fera donc pas par la culpabilisation, mais par la séduction d’un nouveau récit, plus enviable et durable permettant de remplacer le connu par une alternative qui fait sens.
L’entreprise dans l’« entre-deux » paradigmatique
C’est notamment au cœur des entreprises, dans leurs arbitrages quotidiens, que cette transformation prend forme. Jean-Pierre Goux identifie deux voies complémentaires : la transformation des structures existantes et l’émergence de nouvelles entités conçues pour résoudre des problèmes que le modèle actuel ignore. Dans ce paysage polarisé, il plaide pour une approche collaborative. Le défi est immense, il faut changer les règles du jeu tout en respectant temporairement les normes économiques en vigueur, sous peine de disparaître. « Sans survie, pas de durabilité », rappelle-t-il lucidement.
Nous traversons donc une période «exposante», un entre-deux où le monde d’avant tient encore tandis que celui d’après reste à stabiliser. Dans cette zone de turbulence, deux impératifs s’imposent : garder une vision claire du paradigme d’arrivée et éviter le piège de la perfection. Il faut accepter des concessions utiles au service d’un but supérieur. Cependant, Goux met en perspectives la portée de l’action des entreprises, certaines transformations dépassent l’échelle individuelle ou entrepreneuriale et requièrent une réponse systémique.
Au-delà du CO₂ : le bilan des neuf limites
L’engouement pour la Deep Tech et l’innovation technologique comportent le risque majeur de déplacer le problème. «Il faut s’assurer que l’impact de la solution ne soit pas supérieur à l’impact du problème», avertit l’expert. C’est pourquoi une analyse carbone centrée uniquement sur les tonnes de CO₂ émises semble insuffisante, car elle omet une partie d’impacts tout aussi importante au regard des limites planétaires. C’est donc l’ensemble des neuf limites planétaires qui doit servir de boussole. De nombreuses innovations, bien intentionnées, se révèlent finalement trop consommatrices de ressources ou génératrices de nouvelles pollutions.
Il ne s’agit donc pas seulement d’innovation durable, mais d’un changement de regard radical sur la place de l’humain. Jean-Pierre Goux appelle de ses vœux l’émergence de l’«Homo Biospheris», nouveau concept invitant à penser l’humanité non plus seulement en termes de droits à exploiter, mais en termes de fonctions et de devoirs envers la biosphère. «Notre économie s’est construite comme si le monde était inerte. La bascule commence quand on renverse le regard pour comprendre que nous vivons à l’intérieur d’un système vivant dont nous sommes une partie prenante.» Ce changement de posture, soutenu par des initiatives comme l’ONG OneHome qu’il porte, ne se décrète pas, mais s’acquiert par l’expérience et la reconnexion au vivant.
Le capitaine face à la tempête du gain financier
Si les entrepreneurs sont souvent animés par une volonté sincère de rééquilibrage, la route est également bien souvent semée d’embûches financières. Jean-Pierre Goux utilise la métaphore du capitaine de navire : le dirigeant doit tenir la barre dans une mer de contraintes contradictoires, pressions des actionnaires, besoins des équipes, impératifs écologiques perçus comme «anti-business». Sans une conviction intime et une capacité à embarquer toutes les parties prenantes, concilier ces mondes devient impossible.
Dans le cas particulier des start-ups, il pointe un danger potentiel précis : la dilution de la mission initiale lors des levées de fonds. «La mission d’une start-up peut se dénaturer quand le financement fait perdre la capacité de décision», explique-t-il. L’ouverture du capital doit impérativement s’accompagner d’un alignement explicite des valeurs avec les investisseurs, sous peine de voir les arbitrages dictés par une rentabilité à court terme, au détriment du projet de fond, transformant l’opportunité d’une mission à contribuer à un monde plus durable en une machine à satisfaction des investisseurs.
Refus du fatalisme et espoir historique
Enfin, l’échange se conclut sur un refus catégorique du fatalisme. À ceux qui demandent si l’humanité est «programmée pour croître jusqu’au suicide», Jean-Pierre Goux répond par la négative. Il explique que ces discours pessimistes, bien que séduisants car ils offrent une excuse confortable à l’inaction, sont démontés par l’histoire. «L’humanité est câblée pour réussir cette transformation», assure-t-il. Au contraire, il semble que ces périodes de crise ont toujours été les creusets où émergent les visionnaires capables de proposer l’impensé, rendu possible et nécessaire par le contexte de l’époque. Autrement dit, rien n’est joué et c’est précisément maintenant, dans cette zone de turbulence, que peut émerger le mouvement fédérateur dont la biosphère a besoin.
Né à Nice en 1973, ancien élève des lycées Estienne d’Orves et Masséna, ancien chercheur en mathématiques à Northwestern University et Argonne National Laboratory (ministère de l’énergie américain) à Chicago, lauréat du prix SIAM 2002 en optimisation mathématique qui récompense tous les trois ans le meilleur article de recherche dans le monde dans ce domaine, ancien directeur général de Powernext jusqu’à fin 2019, fondateur de la société de conseil et de conférences Biosphere Economics en 2020, conférencier, acteur engagé dans l’écologie, fondateur et président de l’ONG OneHome (vidéos de la Terre filmées depuis l’espace, www.onehome.org), auteur des sagas Siècle Bleu (Actes Sud, 2021 & 2022) et Révolution bleue (La Petite Princesse, Eyrolles, 2024, La Clef des songes, Eyrolles 2025, www.revolutionbleue.fr), administrateur et ancien président de l’Institut des futurs souhaitables (2019-2023). Son expertise se situe dans les domaines de la transition écologique, de l’énergie, de l’économie, de la prospective, de l’innovation, de l’espace et des récits.
Jean-Pierre Goux a donné plus de 400 conférences sur ces sujets dont le but est de réconcilier l’économie (métabolisme de l’humanité) avec la Biosphère.