Les 4 points clés de cet article :

• La géothermie sans forage change l’équation. 

Un levier rapide pour décarboner le bâti existant. 

Une deeptech issue de l’EPFL, prête à être déployée. 

Un frein cleantech encore structurel. 

Entretien avec Margaux Peltier, co-fondatrice et CEO de Enerdrape

Dans la décarbonation du bâti, la géothermie ne nécessite plus systématiquement des forages profonds, coûteux et complexes à autoriser en milieu urbain dense, pour être utilisée. Une start-up lausannoise, issue de la recherche EPFL, bouscule ce paradigme grâce au développement d’une technologie de « géothermie sans forage » capable de transformer les infrastructures souterraines existantes en sources d’énergie renouvelable.

Rencontre de l’ASD avec Margaux Peltier, co-fondatrice et CEO, pour comprendre comment cette innovation s’inscrit dans le puzzle de la transition énergétique.

De la recherche fondamentale à la réalité du marché 

L’histoire d’Enerdrape est celle d’une maturation technologique de plus de vingt ans au sein du Laboratoire de mécanique des sols de l’EPFL. Si la recherche s’est d’abord concentrée sur l’intégration d’échangeurs thermiques dans les nouvelles constructions (les géostructures), Margaux Peltier et ses co-fondateurs ont identifié un gisement inexploité bien plus vaste : le parc immobilier existant. «Nous avons réalisé que la technologie développée pour le neuf était peu applicable à la rénovation, alors que le besoin est immense», explique Margaux Peltier. «La Suisse regorge d’infrastructures souterraines déjà construites. Notre défi a été de sortir cette recherche du laboratoire pour en faire un produit industriel capable de s’adapter à l’existant.»

Le résultat est un panneau géothermique fin (quelques centimètres), fixé directement contre les murs en béton des souterrains. Ce système capte la chaleur stable du sous-sol superficiel pour alimenter une pompe à chaleur. C’est avec cette idée, en apparence simple, qu’Enerdrape contourne les contraintes géologiques et administratives qui bloquent souvent la géothermie classique en ville, tout en offrant des performances supérieures aux pompes à chaleur aérothermiques (air-eau), notamment en hiver. Concrètement, la co-fondatrice explique que pour un immeuble locatif disposant d’un parking souterrain existant, l’installation des panneaux peut permettre de réduire de 30 à 40% la consommation de gaz, sans attendre une rénovation complète de l’enveloppe.

Un modèle hybride et une approche sur mesure

Contrairement aux idées reçues sur les start-up cleantech purement technologiques, Enerdrape a dû construire un modèle d’affaires agile. L’entreprise se positionne comme fabricant de la technologie, mais adapte son niveau d’intervention selon les projets. « Nous pouvons vendre le dimensionnement de la source et les panneaux à des installateurs partenaires, ou agir en prestataire global jusqu’à la pompe à chaleur », précise la CEO. Cependant, l’entreprise trace une ligne claire dans son expertise, elle n’intervient pas sur le dimensionnement du chauffage interne du bâtiment (distribution, émetteurs), laissant cette étape aux bureaux d’ingénieurs spécialisés.

Cette flexibilité est cruciale pour pénétrer un marché du bâtiment conservateur. Les clients d’Enerdrape sont majoritairement des institutionnels car les surfaces des souterrains présentent généralement des volumes plus importants. C’est le cas notamment de fonds de pension, villes, régies immobilières ou des acteurs de la mobilité. L’entreprise, qui compte aujourd’hui une dizaine de collaborateurs en interne, s’appuie sur un réseau de partenaires en Suisse et en France pour la logistique et l’installation.

Le défi de l’évangélisation du marché et le frein des subventions

Si la technologie est prouvée, le principal défi reste commercial et culturel. «Nous devons évangéliser le marché», admet Margaux Peltier. «Il ne s’agit pas seulement de prouver que nous sommes performants, mais de faire savoir que la solution existe.» Cette invisibilité relative place Enerdrape dans une zone grise réglementaire, particulièrement en matière de subventions. Si la législation pousse favorablement vers les énergies renouvelables et locales (comme la récente loi sur l’énergie du canton de Vaud), les mécanismes de soutien financier peinent à suivre l’innovation. «C’est le serpent qui se mord la queue», analyse la dirigeante. «Sans projet de référence, difficile d’obtenir des subventions. Sans subventions, le risque économique freine les premiers projets.»

De plus, le système actuel favorise souvent les rénovations globales. Un propriétaire souhaitant installer la solution Enerdrape® pour réduire immédiatement sa consommation de gaz sans attendre une rénovation complète de son enveloppe peut se voir refuser les aides cantonales. «Il y a une contradiction entre l’urgence climatique qui nous presse d’agir maintenant et des législations qui attendent la solution parfaite ou la rénovation totale», regrette-t-elle. Pour franchir ces étapes critiques, Enerdrape a dû ouvrir son capital à des investisseurs externes. Pour autant, les valeurs de l’entreprise restent au centre des discussions, et, aidés du réseau de l’EPFL, les investisseurs ont pu être sélectionnés notamment par leur connaissance du milieu, souvent éloigné des rendements à court terme.

Perspectives : faire du mur souterrain un standard

Aujourd’hui indépendant de l’EPFL, bien que toujours lié par brevets et histoire, Enerdrape vise désormais le passage à l’échelle. L’ambition pour les trois à cinq prochaines années est de rendre la valorisation énergétique des murs souterrains aussi évidente que l’installation de panneaux photovoltaïques sur les toits. «Pourquoi laisser ces surfaces inertes alors qu’elles peuvent devenir des centrales thermiques ?» interroge Margaux Peltier. La start-up envisage d’étendre son empreinte au-delà de la Suisse romande, vers l’Europe et l’outre-Atlantique, tout en continuant d’affiner sa technologie. Si les data centers et les usines représentent des pistes techniques envisageables, l’entreprise choisit pour l’instant de se concentrer sur la géothermie urbaine, dans le bâti existant, son cœur de métier actuel.

Pour les acteurs du bâtiment, le message d’Enerdrape est une invitation à reconsidérer le potentiel de nos sous-sols. Les régies et gérants d’immeubles disposent de sous-sols, les collectivités sont propriétaires de parkings ou de tunnels urbains, les investisseurs institutionnels cherchent à décarboner leur parc sans rénovation lourde. Tous ont en fait potentiellement un gisement thermique inexploité sous leurs pieds. Pour les bureaux d’ingénieurs et les PME de la rénovation, Enerdrape représente aussi une nouvelle compétence à intégrer dans les variantes de projet. Dans un contexte où chaque degré de réchauffement compte, transformer nos parkings en sources d’énergie propre s’ajoute comme une pièce disponible du puzzle énergétique, prête à être assemblée.

 

Margaux Peltier est ingénieure et entrepreneure scientifique, titulaire d’un Master of Science en génie civil et durabilité de l’EPFL à Lausanne. En 2018, elle rejoint le Laboratoire de mécanique des sols de l’EPFL afin de poursuivre ses recherches sur les systèmes géoénergétiques intégrés. En 2021, elle cofonde Enerdrape, une start-up issue de l’EPFL qui commercialise la première technologie de panneaux géothermiques non invasive, facilitant l’accès aux ressources géothermiques peu profondes en milieu urbain.

Figurant dans la liste Forbes 30 Under 30, Margaux a reçu de nombreuses bourses et distinctions pour ses contributions innovantes à la solution Enerdrape. Avant de se lancer dans l’aventure Enerdrape, elle a acquis une expérience précieuse au sein de bureaux d’ingénierie et d’architecture en Suisse et au Canada, ainsi qu’à travers son implication dans divers projets locaux et internationaux liés à l’énergie des bâtiments.