Les 4 points clés de cet article :
• Un roman choral pour explorer la transition.
Aux gens qui doutent tisse quinze voix dans un écoquartier, révélant des tensions entre convictions, éco-anxiété et vie ordinaire.
• Le doute comme ressource.
Loin d’être un frein, il devient moteur d’empathie et garde-fou contre les solutions simplistes ou le greenwashing involontaire.
• L’écoquartier, entre promesse et réalité.
Cadre pensé pour la durabilité, mais traversé par des usages différenciés et des paradoxes humains qui interrogent la cohésion sociale.
• Le pouvoir des récits pour agir.
Des histoires qui donnent envie d’avancer – gestes concrets, liens tissés, horizons désirables – transforment l’inquiétude en engagement.
L’ouvrage, situé dans un écoquartier pendant l’année 2018–2019, tisse une quinzaine de voix et explore la tension entre convictions, éco‑anxiété et vie ordinaire. Au fil de l’entretien, l’autrice revient sur sa trajectoire (études de lettres, dix ans dans le milieu culturel, puis l’enseignement du français à Lausanne), la place du doute, les dynamiques collectives et la force des récits capables de relier au vivant.
Pourquoi avoir voulu écrire sur le doute et la transition dans Aux gens qui doutent ?
Laura Gamboni raconte d’abord un parcours où l’écriture et l’observation du monde se répondent. Après des études de lettres à Lausanne et une décennie dans le milieu culturel (danse et théâtre, compagnies indépendantes), elle revient à l’écriture, publie un premier roman, puis se tourne vers l’enseignement du français. Ce va‑et‑vient nourrit une sensibilité particulière aux personnes et aux situations. L’idée initiale d’Aux gens qui doutent tient à la pluralité des points de vue : elle veut donner accès à une réalité multiple à travers une quinzaine de personnages d’âges et de milieux variés, sans héroïne ni héros central.
Le doute vécu comme un frein à se positionner quand on comprend trop bien les autres, devient progressivement une ressource : un moteur créatif, un exercice d’empathie, une façon de résister aux opinions tranchées. Une inflexion nette survient en 2018, avec la prise de conscience des enjeux climatiques et l’éco‑anxiété qui l’accompagne. L’autrice veut en parler, mais sans théorie sèche : elle choisit donc un écoquartier comme cadre, et l’année 2018–2019, moment charnière marqué par la diffusion des mobilisations et déclarations d’urgence climatique. Elle montre alors comment, dans l’intimité des vies, ces prises de conscience naissent… ou pas. Cette structure chorale permet de faire résonner l’intime et le social : la complexité des trajectoires, les paradoxes quotidiens et les points de bascule qui transforment une inquiétude en récit d’action.
L’écoquartier est à la fois inspirant et un peu « entre soi ».
L’autrice s’est beaucoup promenée dans des écoquartiers, a échangé avec leurs habitants, et observe une tension réaliste entre intention et vécu. Sur le papier, la conception favorise l’efficacité énergétique, la gestion des déchets, la mixité sociale et la rencontre. Dans la vie de tous les jours, il subsiste toutefois des usages différenciés des espaces : certaines fêtes de quartier attirent surtout des profils “ bobo ”, tandis que les zones barbecue rassemblent davantage des familles issues de l’immigration. Rien d’illégitime : chacun cherche parfois des airs de familiarité. Mais ce partitionnement informel rappelle que l’urbanisme ne suffit pas à créer la porosité sociale.
Le roman met ainsi en scène ces contrastes, sans juger, avec une pointe d’humour, pour montrer nos contradictions très humaines : des habitants ouverts et curieux, d’autres pris par le rythme, les contraintes, ou des limites personnelles. Des liens se tissent malgré tout, comme en témoigne Noëlla, réfugiée devenue habitante appréciée du quartier, qui noue des amitiés de proximité. Au fond, l’écoquartier devient une loupe : il montre la plus‑value d’un cadre pensé pour la rencontre et les gestes verts, mais aussi les limites d’une promesse de communauté durable si l’on ne travaille pas les habitudes, les rituels et le temps long de l’inclusion.
Le doute est‑il alors plutôt un frein ou une ressource pour éviter les illusions ?
“Un peu les deux ”, répond Laura Gamboni, en partant de son expérience. Le doute a pu freiner sa capacité à se situer face à des opinions fortes ; mais il est devenu une force dès lors qu’il s’est articulé autour de l’empathie et de l’écoute. Dans une époque où la polarisation pousse à choisir un camp et à s’opposer, garder l’esprit critique et ouvert devient presque un geste civique. Appliqué à la transition, le doute avertit contre les réponses faciles : la tentation d’adopter des solutions technologiques ou des symboles de bonne conscience sans interroger les usages réels et les effets concrets. Il ne s’agit pas de paralyser l’action, mais d’éviter les raccourcis qui confondent vitesse et précipitation. Le doute utile est celui qui ouvre, plutôt que celui qui referme : il invite à éprouver, à confronter, à relier les intentions aux pratiques et à la qualité du lien que ces pratiques produisent.
Un bon récit peut faire réussir un projet local
Pour Laura Gamboni, tout dépend des récits qui nous portent. Les discours apocalyptiques ou exclusivement anxiogènes épuisent et inhibent ; ils ferment les possibles. À l’inverse, les récits mobilisateurs, qui montrent des gestes accessibles, des liens qui se tissent, des horizons désirables, peuvent transformer une inquiétude en engagement durable. C’est l’une des raisons d’être de la structure du roman : une narratrice s’interroge, dans une adresse au “tu ”, sur l’histoire qu’elle veut raconter. Cette hésitation assumée devient un dispositif littéraire pour chercher des images qui donnent envie d’avancer. Les enfants y occupent une place singulière : non pas comme solution , mais comme rappel de notre plasticité. Leur rapport spontané au vivant, leur capacité à se projeter sans nostalgie redonnent de l’air aux adultes. Mathis, par exemple, part dans la forêt construire des cabanes : un geste simple qui ré‑enchante le lien à la nature dans un environnement très urbain. Raconter, c’est déjà agir : en documentant des petits déplacements concrets, cultiver un potager, tenir une épicerie participative en vrac, le livre montre comment une communauté peut passer du débat abstrait à l’expérience partagée, avec ses réussites et ses limites.
On retrouve des “ petits mécanismes humains ” du roman en entreprise.
En s’appuyant sur la vie en coopérative qu’elle connaît, l’autrice décrit des dynamiques transposables au travail. D’abord une abondance de bonne volonté et d’idées ; puis la rencontre avec des ressources limitées : temps, énergie. Il faut arbitrer, et les arbitrages créent parfois des frustrations et des luttes d’influence. À la table des réunions, certains veulent aller vite et produire, d’autres veillent au lien et aux rythmes humains ; l’un et l’autre sont légitimes, mais ils peuvent se contrarier. Le roman montre aussi des réunions qui s’enlisent, des points à l’ordre du jour qui dérapent, et ces « non‑dits » qui migrent ensuite dans les couloirs, autant de signaux qu’un cadre manque. Et l’expérience d’écoquartiers plus grands fait apparaître l’utilité d’un tiers médiateur : poser les règles, gérer le temps, rechercher un résultat acceptable pour la majorité. Enfin, la convivialité compte : des rituels simples (comme un petit‑déjeuner hebdomadaire partagé dans la coopérative) facilitent les désaccords constructifs quand vient l’heure de décider. Transposée à l’entreprise, cette attention au lien réduit la politisation des sujets et aide à déplacer le centre de gravité vers ce que les personnes peuvent effectivement changer, à leur échelle.
Au fil de l’échange, Aux gens qui doutent apparaît comme un roman d’apprentissage collectif. Il ne promet ni pureté ni perfection, mais invite à composer : entre convictions et contraintes, entre justice procédurale et efficacité, entre peur et désir. En donnant voix à des personnages ordinaires, Laura Gamboni explore ce que signifie “faire communauté ” sans perdre de vue la singularité de chacun. Ce regard lucide et bienveillant rappelle que la durabilité ne se réduit pas à des procédures : elle se gagne dans des rapports de confiance, des expériences concrètes et des récits capables d’ouvrir des possibles.
Laura Gamboni est née en 1978. Licenciée en Lettres de l’Université de Lausanne, elle enseigne le français au gymnase après avoir travaillé dix ans dans la gestion culturelle. Son premier roman “Crier sous la vague” est paru en 2011 aux éditions de l’Aire. Avec son conjoint et leurs deux adolescents, elle vit depuis 2021 dans une coopérative d’habitation à la campagne.