Les 4 points clés de cet article :
• Un roman né d’un choc climatique.
Dorénavant explore le passage du deuil à l’action face à la crise écologique, en travaillant l’émotion plutôt que la prescription.
• La fiction comme levier de transformation.
Elle donne une place aux émotions – peur, refus, acceptation – pour ouvrir la voie à des choix concrets.
• Les limites des solutions techniques.
Le récit montre qu’aucune solution miracle ne suffit : la transition exige cohérence et tissage patient entre techniques, institutions et cultures.
• Rendre la sobriété désirable.
Parler vrai, commencer modestement et réutiliser les compétences existantes : trois leviers pour engager sans sidération ni cynisme.
Entretien avec Marie Houriet — autour de son roman Dorénavant
Dans cet échange réalisé pour la newsletter de l’ASD, Marie Houriet revient sur la genèse de Dorénavant, un roman né d’un choc émotionnel face à la crise climatique et écrit sur un temps long. Elle y explore un passage du deuil à l’action, la place des récits pour orienter l’imaginaire collectif, et ce que l’entreprise peut faire à hauteur d’humain : dire la vérité sur le danger, commencer quelque part sans se paralyser et réutiliser les compétences existantes vers des activités compatibles avec la transition. L’entretien met en lumière les limites d’une réponse uniquement technologique et interroge la façon de rendre désirable un futur sobre, en inventant d’autres rêves plutôt que de céder au cynisme.
Qu’est-ce qui a fait de la crise climatique le cœur de Dorénavant ?
Marie Houriet — J’ai véritablement basculé fin 2018, en entendant l’intervention de Greta Thunberg avant une COP. Le changement climatique existait évidemment déjà dans l’espace public, mais cet instant a agi comme une gifle : un événement médiatisé peut parfois rendre tangible une réalité qui, jusque‑là, ne nous atteignait pas avec la même force. J’ai eu peur pour mes deux filles — elles étaient encore jeunes — et, plus largement, pour la suite du monde tel que nous l’avons connu. S’en est suivi un long temps de lecture et de maturation. J’écris lentement, et pour que l’écriture d’un livre tienne quatre ans, il me faut un sujet qui m’aimante presque de manière obsessionnelle. Ce point de départ, pour moi, a été l’intuition que notre monde de confort — celui d’une société prospère, mobile, très connectée, telle que nous l’avons vécue en Suisse — pourrait ne pas durer. Si, dans vingt ou trente ans, notre quotidien devait être très différent, il y avait là un deuil à faire. Accepter cette idée a suscité vertige et résistance : à quoi renoncer ?
Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que l’essai pour parler de transition ?
La fiction me permettait de travailler l’émotion, là où l’essai cherche l’argument et la prescription. Je ne suis pas experte scientifique ni consultante : je ne prétends pas dire par où une entreprise doit commencer en matière de gouvernance, d’achats ou d’énergie — cela relève d’autres compétences. En revanche, le roman peut accueillir des mouvements intérieurs que l’on traverse devant l’ampleur du changement : la peur, le refus, la tristesse, puis l’acceptation et la recherche d’un cap. Je crois que dans les grandes transitions on ne peut pas faire l’économie des émotions ; il faut même leur laisser une place, y compris à ce que j’appelle le deuil — dire au revoir à des habitudes et à des facilités qui ont pourtant apporté beaucoup. Dorénavant met en scène ces tensions à travers une femme d’une quarantaine d’années, mère de deux enfants, dont la vie quotidienne se trouve bousculée par la prise de conscience. Le roman n’énonce pas un programme, il fait éprouver, et c’est cette expérience qui, parfois, ouvre la voie à d’autres choix.
Que raconte le projet “PHARE” dans le livre et que dit-il des promesses — et des limites — des grands projets climatiques ?
Dans le récit, j’ai condensé en un seul projet l’idée qu’une solution technique spectaculaire pourrait, à elle seule, nous sauver. Ce choix est symbolique : les approches technologiques sont des outils importants, mais ne suffisent pas à elles seules. Je me suis inspirée de projets existants de reboisement et de reverdissement dans des régions comme le Sahel. Sur le terrain, ces initiatives se heurtent à des réalités complexes : instabilité, priorités de court terme, jeux géopolitiques, conflits d’acteurs. Dans de tels contextes, la préoccupation environnementale n’arrive généralement pas en premier et, au moment du choix, ce sont rarement les critères climatiques qui l’emportent. Le roman montre comment un grand dessein peut s’enrayer pour des raisons très humaines et politiques. Cette lucidité n’invite pas au fatalisme, mais à comprendre que la transition ne se résume ni à un geste héroïque, ni à une solution miracle : elle demande une cohérence d’ensemble et un tissage patient entre techniques, institutions et cultures.
Comment engager durablement sans basculer dans la sidération, la peur ou le cynisme ?
La peur est un sentiment désagréable qu’on cherche à éviter. Or c’est contre-productif car cela nous laisse dans le déni de la menace. Mieux vaut accompagner la peur pour permettre de la traverser et de passer à l’action.
Lorsqu’un danger est perçu comme réel, nous pouvons accepter de changer — l’expérience du COVID, bien que différente, l’a montré. Dans une organisation, parler vrai est essentiel : nommer le danger, dire ce qu’on sait faire aujourd’hui et ce qu’on ne sait pas encore, assumer un discours modeste plutôt que performatif. Les gens perçoivent très bien la différence entre une promesse creuse et une trajectoire honnête. Ensuite, il faut commencer quelque part. Vouloir tout faire d’un coup paralyse ; se comparer aux pires que nous paralyse aussi. Mieux vaut apprivoiser le changement pas à pas : choisir un premier geste supportable, constater qu’il est possible, puis passer au suivant. À l’échelle personnelle, j’ai renoncé par exemple aux voyages aériens pour les vacances — et j’ai cherché à inventer d’autres rêves. Ce déplacement du désir est décisif : cela aide à tenir sur la durée.
Quel rôle jouent les récits — et quels leviers humains peuvent aider les entreprises à rendre la transition désirable ?
Un récit donne un cap et esquisse un monde vivable, même si l’on n’y est pas encore. Il rend l’effort intelligible, partageable. Dans Dorénavant, un dernier chapitre se projette en 2047 et imagine, par touches, une Genève plus sobre : moins d’éclairage nocturne, des usages plus comptés de la mobilité et du numérique, une économie davantage tournée vers la réparation et la transformation. Je me suis appuyée, pour réfléchir, sur des travaux qui proposent des trajectoires globales, utiles pour imaginer la cohérence d’un ensemble. À l’échelle des organisations, trois leviers me semblent féconds dès lors que la direction est convaincue : parler en vérité et assumer le diagnostic ; commencer quelque part pour éviter l’immobilisme ; réutiliser les compétences existantes vers des activités compatibles avec le monde qui vient. On ne demande pas aux équipes un saut dans le vide, mais un déplacement du regard et des priorités. Le rôle du récit — littéraire, artistique, collectif — est d’offrir un soutien émotionnel, philosophique et existentiel à ces bascules, à côté des décisions économiques et de l’expertise technique.
Ce qui se joue, au fond, c’est notre capacité à regarder une part de perte sans nous y engloutir, pour réorienter le désir vers d’autres formes de richesse. Je ne crois ni au vernis de communication ni aux promesses héroïques ; je crois aux vérités dites simplement, aux commencements modestes qui s’enchaînent, et à la force des histoires qui nous tiennent debout.
De ses études en psychologie puis en relations internationales (IUHEI et EPFZ), Marie Houriet a gardé le goût d’explorer des enjeux de société tout comme nos intériorités – avec leurs méandres, griffures, fulgurances, banalités.
Son travail littéraire reflète cette double curiosité, qui l’a amenée à écrire sur la maternité, la disparition, le franquisme, la chute de Lehman Brothers, les relations entre générations, la crise climatique. Dorénavant est son 4ème roman.
Après des débuts professionnels dans une assurance puis dans le milieu associatif à Genève, elle travaille actuellement pour la formation de demandeurs d’emploi dans le canton du Jura.